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La tranche -
Entre figures du corps et littéralité de l'œuvre, une interrogation sur les limites "anatomiques" dans les pratiques artistiques


Recherches débutées en 2017 dans le cadre d'un doctorat en Arts et Sciences de l'Art à l'Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles & à l'Université Libre de Bruxelles, sous la direction d'Amélie De Beauffort (ARBA-ESA, dessin), Brigitte d'Hainaut Zvény (ULB, Histoire de l'art) et Thomas Berns (ULB, Philosophie). 

Ce travail de recherche avance l’hypothèse selon laquelle « le corps » s’est – historiquement et picturalement – problématisé dans un espace intermédiaire entre un « sujet figuré » et un « support littéral » ; autrement dit, entre la portée référentielle/métaphorique d’une œuvre et la dimension littérale de ses composantes matérielles et opératoires. Plutôt qu’une coupure, une opposition entre ces deux aspects, je voudrais ici envisager l’ouverture d’un espace ambivalent mis en jeu dans les pratiques artistiques.

Si l’hypothèse de ce travail s’inscrit dans un champ théorique, il prend d'abord son départ en atelier. On pourrait dire qu’il s’inscrit, plus précisément, dans une sorte de double insatisfaction, ou de double limitation ressentie quant à ma pratique artistique : c’est que, ni les moyens « figuratifs », ni les moyens « matériels » du dessin ne me semblaient parvenir à montrer avec justesse ce qu’il en était de l’expérience du corps. L’une et l’autre de ces approches me semblaient placer le corps dans une position d’ « objet » : d’un côté la figuration du corps me semblait réduire celui-ci à un objet spéculaire, perçu à distance et renvoyant soit à une identité (qui disait moins le corps, en somme, que « telle personne figurée »), soit à une allégorie ou un symbole, c’est-à-dire renvoyant à autre chose que lui-même et s’apparentant à une fiction ; et, de l’autre côté, l’évocation du corps par le travail direct du support, le traitement des surfaces du papier comme s’il s’agissait d’une peau sans autre contour que celui des bords de la feuille, me semblait réduire la question du corps à celle d’un support matériel inerte, une juxtaposition de ses propres composantes, ne renvoyant qu’à lui-même.

Or, tout l’enjeu me semble être de penser le « corps » ni d’un côté, ni de l’autre. C’est-à-dire : ni du côté du sujet figuré, ni du côté du support et des composantes littérales de l’œuvre – mais précisément entre les deux. Comme si un espace intermédiaire était nécessaire entre ces différents registres de l’œuvre pour que quelque chose du « corps » soit touché, ou comme si le corps ne pouvait se dire que par une dé-coïncidence, une incapacité à trancher entre l’un et l’autre, ou – si l’on voulait les considérer comme deux plans se faisant dos – oscillant sur la tranche qui tout à la fois les sépare et les accole.

Cet enjeu s’est formulé d’abord comme une interrogation plastique : Comment envisager la possibilité d’espaces intermédiaires entre un « espace des figures » travaillé par l’imagination d’un espace interne de la représentation et la « littéralité » de la surface accidentée, opérée, réactive, d’un support (dans mon cas, le papier) qui serait à la fois la condition de possibilité de la figuration et sa capacité de résistance ?

Sur le plan de l’écriture et des figures de l’œuvre, l’interrogation pourrait se formuler ainsi : dans quelle mesure cet espace intermédiaire pourrait rendre possible une métaphore entre corps et œuvre, impliquant pour l’un comme pour l’autre qu’ils ne se réduisent ni à une forme symbolique garante d’une intériorité, ni au simple étalement de leurs composantes matérielles ? C’est-à-dire comment penser une métaphore corporelle de l’œuvre qui ne soit pas de l’ordre de l’incarnation  d’une forme, ni de l’ordre d’une matérialité inerte ?

Cet espace problématique, entre figure du corps et littéralité (ou « corps ») de l’œuvre, j’ai pris l’habitude de l’appeler la tranche. Le terme fait écho à une opération de tranchement, à un geste plastique ou théorique de coupure qui s’en rapporte au champ lexical de l’anatomie. Il peut désigner la partie d’un objet permettant de trancher, de couper en deux (comme il en va de la tranche d’un couteau) et, en même temps, il désigne un bord mince, l’espace d’une épaisseur venant relier deux plans (comme on le dit de la tranche d’un livre ou d’un tableau, reliant un dessous et un dessus, une face et un dos). « La tranche » évoque donc à la fois la coupure et la continuité ; elle est tout autant une partie séparée que l’agent d’une liaison.  Elle sépare et unit.

C’est cet espace théorique qui est interrogé à travers ses recherches et s'y décline selon plusieurs motifs – allant du corps tranché, au geste tranchant d’une opération plastique, théorique ou anatomique, à la tranche d’un tableau ou d’un livre – au gré d’un corpus d’œuvres plastiques et littéraires qui me semblent particulièrement significatives pour problématiser « le corps » dans cette tension entre figure et littéralité, entre corps figuré et « corps » de l’œuvre.

Il est important de considérer « la tranche » à la fois comme l’espace théorique de ce travail (lui-même se situant dans un intermédiaire entre discours et œuvre, entre texte et image), mais également comme un motif visant à décliner « le corps », c’est-à-dire tout autant à renoncer à prendre le corps comme objet de ce travail, à le décliner au sens d’un refus ou d’un évitement, mais aussi à en sérialiser les approches selon différents registres d’une œuvre :  du côté de sa représentation (un corps tranché), des composantes littérales d’une l’œuvre (sa tranche, c’est-à-dire son épaisseur) et d’un geste opératoire (le geste de trancher qui peut s’entendre comme un geste théorique, plastique et anatomique).

L’anatomie constitue un lieu privilégié pour développer cette hypothèse. Non pas seulement parce qu’elle est une pratique de construction du corps en dessin, mais surtout parce que la notion permet un chiasme entre un dessin d’anatomie et une anatomie du dessin (ou une représentation d’anatomie et une anatomie de la représentation, ou un concept d’anatomie et une anatomie du concept, etc.). Elle garantit l’efficacité « antimétabolique » d’un retournement de l’objet sur l’opération qui veut le saisir, dans un infini vice-versa. Aussi, dans le geste même de découpe et de discontinuité qu’elle suggère, l’anatomie permet de mettre en continuité des registres plastiques qu’une habitude conceptuelle nous fait opposer.

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Art/Médecine


Le projet "Art/médecine" est mené depuis 2016 par Nikoo Nateghian et Léa Falguère, deux plasticiennes et doctorantes en art et sciences de l’art dont les pratiques se nourrissent de réflexions autour des représentations anatomiques à travers l’histoire. Il vise à croiser des recherches relatives aux constructions médicales, aux relations métaphoriques entre maladie et plasticité et aux croisements possibles entre des interrogations issues de l’ éthique médicale et de l’ esthétique. 

Entre 2016 et 2019, ce projet s’est développé par la coordination du module de recherche « De la médecine à l’art : le langage des corps en arts plastiques » à l’Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles. Ce module qui proposait à un groupe d’étudiants de 2e et 3e année d’engager une réflexion autour des rapports entre pratiques médicales et « opérations » plastiques, s’est poursuivi en collaboration avec la Faculté de Médecine d’Erasme, notamment lors de l’exposition Art/Médecine (2018) à la Bibliothèque des sciences de la santé  (Université Libre de Bruxelles). 

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