"À première vue, le thème autour duquel ces dessins s’organiseraient serait évidemment le corps. On sait comme le critique et certains artistes aiment à thématiser, c’est-à-dire à organiser, à identifier selon les catégories les plus éculées. Pourtant, à y regarder de plus près, ce qu’L. donne à voir et à lire dans ses dessins n’a rien de ce que l’on nomme traditionnellement le corps. Tout n’y est que morceaux, fragments : un désordre de membres, de tissus, de blessures, d’humeurs, et de choses inclassables comme une rougeur ou un rougissement. Aucune unité, aucune intégrité, donc – celles que, d’emblée l’on attribuerait traditionnellement au corps ou à ses parties considérées pour elles-mêmes. Insistants, les dessins témoignent, bien plutôt, d’un morcellement, d’une fragmentation irréductibles et, partant, impossibles à thématiser comme tels, sinon par le biais d’une ressouvenance, de la déliquescence, de la fugacité… d’un récit tout aussi morcelé, fragmenté. Démembré.

Or, avant d’entreprendre toute déconstruction de ce qu’on appelle toujours trop vite le corps, il aura fallu l’apprendre, l’étudier, en disséquer les histoires – celles des représentations, celles des conceptualisations – et ce, avec la plus grande acuité possible. Depuis des années, L. exerce ainsi sa mémoire, entraînant sans relâche sa main, s’imprégnant à tout moment d’images et de textes. Elle compulse des catalogues d’œuvres et des carnets d’études – ceux de Léonard, de Pontormo, de Géricault, ou de Courbet – ainsi que des traités d’anatomie comme le De humani corporis fabrica de Vésale ou l’Opera Omnia de Thomas Willis. Ses cahiers se remplissent d’esquisses, de dessins. S’y ajoutent, aussi des notes, et des citations glanées çà et là, chez des écrivains, des philosophes, des historiens – Artaud, Beckett, Derrida, Nancy ou Schefer – et même certains médecins. Ses dessins sont par conséquent hantés par les histoires de l’art, de la littérature, de la philosophie et des sciences médicales, et avec elles, celles de leurs pratiques singulières, sans qu’ils ne se réduisent pourtant, jamais, à leur répétition pure et simple. L. cite, suscite, sollicite. Elle (re)itère. Elle (re)trace. Elle (re)contextualise. La pluralité. Et c’est cela qui, de part en part, conditionne son travail et le met en branle. Toujours singulièrement. À chaque occasion, elle fait œuvre de ressouvenance et par-là invente, laisse revenir, advenir, survenir… quoi ? De l’autre."

Ârash Aminian Tabrizi
Extrait : Ârash Aminian Tabrizi & Léa Falguère, " Dessins - Entre ici et là, la ressouvenance", La part de l'Oeil n°35-36, 2021-22

Née en 1994, Léa Falguère est plasticienne & doctorante en Arts et Sciences de l'Art, à la suite d'un cursus dans l'atelier Dessin de l’Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles. Son travail s'intéresse à la relation entre figures du corps et littéralité de l'œuvre à travers l'histoire de l'art, de la littérature et de la médecine.

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